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Monsieur le Recteur,
Mesdames et Messieurs les dignitaires,
Mesdames et Messieurs les enseignants,
Messieurs les étudiants,
Et vous, Mesdames les étudiantes
Mes très chers amis,


    Merci mille fois de ce grand honneur que vous me faites aujourd’hui. J’en suis touchée profondément et émue beaucoup plus que vous ne pouvez l’imaginer. Et vous comprendrez sûrement mon désir de le partager cet honneur avec toutes ces femmes anonymes qui ont traversé l’Histoire sans jamais être connues, ces femmes sans qui nous ne serions pas là ce soir et sans lesquelles nous ne serions certainement pas ce que nous sommes devenues.

Moi, pour partager cet honneur que vous me faites, j’ai invité ma grand-mère : est-ce que vous la voyez ? Elle a mis sa plus belle robe, noire à fleurs blanches, et son petit chapeau de paille noire. Je vous la présente :

Marie-Louise Laplante, née en 1873 et morte en 1951. Je dis ‘morte’ mais elle l’est si peu. Pour moi, elle est toujours là et elle me guide chaque jour. Sans cette femme lucide et décidée, j’aurais pataugé beaucoup plus longtemps pour apprendre les choses importantes de la vie, pour faire les choix essentiels et pour entreprendre la révolution qu’elle m’a inspirée.

Ma révolution féministe, elle me vient d’elle. Cette révolution, elle continue son petit bonhomme de chemin mais elle a commencé bien avant nous. Bien avant moi et bien avant vous. Vos grand-mères et vos arrières grand-mères l’ont menée dans la joie et la misère, maison par maison, village par village, assumant en même temps et sans baisser les bras, la revanche des berceaux et la revanche des cerveaux, souhaitant encore et toujours que leurs filles aient une meilleure vie que la leur et les obligeant souvent à être aussi instruites que possible pour assurer la transmission du savoir. Ce sont ces femmes, celles qui étaient là avant nous, qui ont empêché ce pays de sombrer dans la noirceur totale de l’ignorance. Ce sont elles qui ont continué à fournir les mots pour exprimer le désespoir comme le bonheur et qui ont ouvert l’esprit des enfants qu’elles mettaient au monde pour qu’ils aient un minimum de culture.

Marie-Louise, ma grand-mère, m’a répété souvent que je devais aller à l’école le plus longtemps possible. Elle qui n’avait qu’une 3e année, savait lire, écrire et compter. Elle avait poussé dans le dos de chacun de ses enfants pour qu’ils n’abandonnent pas trop tôt. Ma mère, sa fille Cécile, avait une 5e année et Marie-Louise me disait que je devais faire mieux car la vie n’allait pas se simplifier, au contraire. Qu’il fallait foncer, ne pas accepter de se faire dire non. Que les études, au bout de tout, c’est ce qui restait…même quand il n’y avait plus rien.

Moi, je l’ai crue. Après ma 9e année, je n’ai pas eu de mal à convaincre ma mère que je désirais continuer mes études, faire mon classique comme on l’appelait à cette époque-là, comme les garçons le faisaient.

Chez les Sœurs de Ste-Anne où j’étudiais, après la 9e année, les études n’étaient plus gratuites. Il en coûtait 6 dollars par mois pour aller plus loin. Mon père trouvait que c’était beaucoup trop cher car il avait deux filles aux études et même si les sœurs lui faisaient un rabais parce que nous étions deux, il continuait à penser que c’était de l’argent gaspillé pour rien dans une maison où l’argent était rare.

Mon père était un homme de son temps. Il avait l’habitude de dire qu’heureusement ses deux filles n’étaient pas trop laides, qu’elles finiraient bien par trouver à se marier et que ce n’était
pas nécessaire d’avoir des diplômes pour changer des couches.

Mon père, finalement, n’était pas tellement différent des TALIBANS d’aujourd’hui dans ses propos en ce qui concernait l’instruction des filles. Il n’est jamais allé jusqu’à brûler les écoles de filles mais il avait une idée à lui de la place des filles dans la société. Inutile de vous dire que Marie-Louise ne l’aimait pas beaucoup.

Grâce à elle, j’ai gagné mon point. J’ai fait un peu de philosophie et du latin au grand désespoir de mon père qui trouvait que c’était du temps perdu et c’est parce que ma mère est allée travailler pour payer mes études que j’y suis arrivée. Je lui en serai éternellement reconnaissante. Grâce à elle, j’ai pu étudier 4 ans de plus. 13 ans d’études pour une fille, c’était énorme!
Puis un jour, mon beau rêve s’est arrêté. J’ai quitté l’école. J’avais tenu plus longtemps que la plupart de mes copines et c’était une véritable victoire. La résistance de mon père, ses opinions sur les études des filles, avaient semé en moi la graine du féminisme qui n’allait plus cesser de grandir avec l’encouragement de Marie-Louise.

Ce que je trouve le plus difficile à vivre pour mon cœur de féministe en ce moment, c’est quand je réalise que vous, les jeunes femmes, avez l’air de penser que ce que vous avez en ce moment, ce que vous prenez pour acquis, que tout ça, les études, l’Université, l’égalité … ça a toujours existé. Que vous ne devez rien à personne. Quand je vous entends affirmer avec un sourire en coin : moi je ne suis pas féministe… je me demande d’où vous sortez. Et j’ai souvent envie de vous brasser la cage pour vous faire réaliser que sans nous, les vieilles féministes, vous seriez à la maison en train de changer les couches du petit dernier en attendant le suivant…

Il m’arrive de vous trouver ingrates comme si vous étiez incapables de comprendre que des femmes se sont battues avant vous pour obtenir ce que vous avez maintenant. Comme si vous vouliez effacer d’une phrase les humiliations et les déceptions de ces femmes qui vous ont précédées et qui n’ont pas eu accès à ce que vous considérez comme vous étant dû aujourd’hui.

Nous devrions toutes être vraiment fières de dire que nous sommes féministes car l’Histoire témoignera bien un jour du fait que les femmes ont mené à travers les siècles et les continents une révolution sans violence qui a fini par faire de nous des citoyennes à part entière, des égales en toutes matières sans jamais renoncer à ce qui nous différencie de nos compagnons. Je vous certifie qu’on peut être féministe et féminine, qu’on peut aimer d’amour et garder sa tête et son cerveau, qu’on peut avoir des enfants et faire des études.

Qui a dit qu’on pouvait marcher et mâcher de la gomme en même temps?…. Il parlait des hommes sûrement. Les femmes, elles, peuvent faire beaucoup plus. Elles l’ont toujours fait. C’est mon père qui serait surpris de voir comment les choses se passent aujourd’hui… il faudrait que je lui explique qu’il faut être deux pour faire des enfants, donc… qu’il faut être deux pour changer les couches… Je pense qu’il aurait du mal à s’en remettre ! Marie-Louise elle, elle éclaterait d’un beau grand rire…

Elle me dirait : Vas-y, fonce!

Grâce à elle je n’ai jamais accepté cette pression qu’on mettait sur les épaules des filles en leur imposant l’ignorance qui permettait aux garçons, même les plus insignifiants et les plus paresseux, de briller de tous leurs feux parce que les filles devaient rester éteintes, ne jamais afficher leurs connaissances pour ne pas faire d’ombre à ces messieurs, s’oublier totalement pour permettre à leur amoureux ou à leur mari d’occuper les places de choix dans tous les domaines. Les filles avaient la mission de s’effacer, s’effacer jusqu’à disparaître pour laisser toute la place aux hommes, leur père, leurs frères, leurs maris, leurs fils… Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais cessé de proclamer que les femmes sont les égales des hommes en toutes matières. Ce sera mon dernier souffle.

Rien n’était planifié dans ma vie. J’ai juste suivi le conseil de Marie-Louise et j’ai foncé. Je n’ai jamais eu le temps de vraiment planifier quoique ce soit, les choses me sont arrivées.
J’ai choisi de ne jamais dire non à tous les défis que la vie m’a offerts et grâce à cette attitude, je ne me suis jamais ennuyée, ce qui est le plus beau cadeau que la vie m’ait fait. Ce matin encore, je me suis même dit qu’aujourd’hui, si j’en avais eu la possibilité, je serais bien partie avec Julie Payette dans l’espace… Elle aussi, à sa façon, elle casse le moule et elle ouvre des horizons pour les femmes. Partout, dans tous les domaines, les portes s’ouvrent. Votre responsabilité sera de ne jamais les laisser se refermer..je compte sur vous.

Moi hélas, j’ai vieilli. C’est inévitable. J’ai gardé un haut degré de curiosité qui me fait désirer voir ce que le monde va devenir, le rôle que les femmes vont y jouer et si Pauline sera Première Ministre… J’ai bien le droit de rêver. J’espère rester une vieille sympathique et allumée. Je sais bien que le monde va changer et que ça ne fait que commencer. Il reste tant à faire.
J’aurai la satisfaction d’avoir remis mes idées cent fois sur le métier et d’avoir participé à l’avancement des femmes. Si bien que ce soir, je reçois ce Doctorat avec fierté et humilité et je vous mobilise tous, et toutes, pour la suite du monde.

Merci du fond du cœur.

LISE PAYETTE
13 JUIN 2009



Lise Payette est une femme politique québécoise. Née en 1931 à Montréal, elle sera Ministre des Consommateurs, Coopératives et Institutions financière de 1976 à 1979, puis Ministre d'État à la Condition féminine et enfin Ministre d'État au Développement social jusqu'en 1981. Elle quitte ensuite la vie politique. Animatrice radio et télé, elle écrira des livres, mais aussi des téléromans à succès pour la télévision québécoise, et des chansons, dont une pour la célèbre Céline (Dion bien sûr).

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